Transformer la société ensemble au départ du niveau local

Par Josué DUSOULIER, du Réseau Transition (www.reseautransition.be)

Il était une fois des habitants qui décidèrent de retrousser leurs manches et d’entrer en Transition ensemble. Déçus par l’immobilisme des pouvoirs politiques et économiques et des grandes institutions, ils ont décidé de montrer l’exemple sans attendre d’autorisation et de faire leur part. Ils montrent qu’il est possible de recréer du lien social et la solidarité dans les quartiers, de renforcer l’économie locale en créant des emplois et en réduisant les inégalités sociales, d’expérimenter des modèles éducatifs bienveillants, de redonner une place à la nature et régénérer les écosystèmes naturels…

Cette expérimentation humaine à grande échelle teste des solutions adaptées aux contextes locaux. Ainsi, chaque initiative de Transition construit sa propre vision d’un futur préférable et commence à la mettre en œuvre au travers des actions qui lui font sens. Ensemble, ces collectifs de citoyens ont commencé à écrire une nouvelle histoire, celle d’un monde moins énergivore, plus en équilibre avec les limites de notre planète et où la collaboration, l’imagination et l’intelligence collective prennent le pas sur la recherche du profit, la croissance économique à tout prix et le repli sur soi.

La résilience au centre des projets, avec une vision attractive de l’avenir comme guide

Les scientifiques annoncent que pour éviter une augmentation des températures de plus de 2°C, qui aurait des conséquences catastrophiques sur le climat, il faut que 80% des énergies fossiles restent dans le sol. Et il ne reste que 5 à 10 ans pour que les choses changent… La question est donc : comment construire au plus vite une société viable en ayant recours le moins possible aux énergies contenues dans le sol ?

L’idée centrale des initiatives de Transition est de développer la résilience du territoire et de ses habitants pour mieux s’adapter aux bouleversements. Les projets visent à rendre l’économie locale plus robuste, vivante et créatrice de bien-être, à diminuer préventivement notre consommation énergétique tout en (re)créant du sens, du lien social et de la solidarité. C’est dans l’action concrète que le mouvement de la Transition se déploie.

Cela se traduit par une multitude d’actions : de la mise en place d’un système de covoiturage entre voisins à la création d’un Repair Café (atelier de réparation d’objets et appareils pour éviter d’acheter du neuf), des projets privilégiant une alimentation locale et produite dans le respect de l’environnement ou encore, la création de monnaies locales, des ateliers tricot/couture, de cuisine ou d’échange de savoir-faire, des projets de jardins, potagers ou vergers collectifs, …

Des systèmes alimentaires innovants et un investissement dans l’économie locale

Les premiers projets des initiatives de Transition touchent souvent à l’alimentation. En cultivant localement selon des méthodes respectueuses des écosystèmes (agroécologiques [1] ou permaculturelles), on soutient les producteurs, on réduit le gaspillage énergétique et les émissions de CO2, on préserve la biodiversité et on mange plus sainement.

En pratique, les potagers collectifs, jardins partagés, « incroyables comestibles »[2], marchés de producteurs locaux ou groupes d’achats solidaires fleurissent un peu partout et créent des dynamiques sociales et identitaires très positives.

A Liège un projet de ceinture alimentaire autour de la ville prévoit la reconversion professionnelle de demandeurs d’emploi dans la production d’alimentation locale. Ce projet rassemble Liège en Transition ainsi que de nombreux autres acteurs sociaux, économiques, culturels et associatifs et vise à recréer un système alimentaire local, rentable, créateur d’emplois, équitable, sain et résilient (à savoir, un système capable de s’adapter aux crises tout en continuant à nourrir les populations). Ce type de projet innovant est rendu possible par la prise de conscience et la participation d’une grande diversité d’acteurs qui apportent chacun leur point de vue et leur expertise particulière, au service du bien-être des habitants, des écosystèmes naturels et de l’économie locale de leur région.

Plutôt que de confier l’argent et l’épargne aux secteurs financiers non soutenables, les initiatives de Transition proposent de les utiliser pour soutenir l’économie locale et les projets locaux. Le retour sur investissement est alors plus visible et éthique. Il se traduit aussi dans l’amélioration du cadre de vie et de la cohésion sociale.

Dans la région namuroise, la Gelbressée en Transition s’est associée avec d’autres acteurs locaux pour créer la coopérative citoyenne « Champ d’énergie », avec pour but de se réapproprier la production d’énergie de manière éthique, locale et solidaire [3]. Dans le Brabant wallon, Grez-Doiceau en Transition développe actuellement un projet de coopérative intégrale : Get-it, qui gèrera une banque et une monnaie locale, des microcrédits solidaires et servira d’incubateur pour des projets économiques locaux et résilients.

Un changement sociétal et une autre vision de l’apprentissage pour réussir la Transition

Pour atteindre la masse critique qui permettra d’inverser le cours des choses, de peut-être éviter la catastrophe et trouver un équilibre plus sain, le modèle actuel, basé sur la croissance économique, doit être abandonné et remplacé par un ensemble de modèles plus respectueux. L’abandon de ce modèle dominant implique l’acceptation et l’intégration des nouveaux modèles par une grande partie de la population, et donc un véritable changement sociétal. Pour y arriver, il est nécessaire que le citoyen soit impliqué dans la construction et la mise en place de ces nouveaux modèles. C’est ce que le mouvement de la Transition expérimente.

Les nouveaux modes de fonctionnement que nous devons adopter nécessitent également une autre vision de l’enseignement et de l’apprentissage.

Au regard des défis auxquels nous devons faire face, nous devons constater que le système éducatif officiel, de l’enseignement fondamental à l’université, prépare le plus souvent à s’insérer dans un mode de vie passé, plutôt qu’à être capable de s’adapter au monde à venir. Le système éducatif a grand besoin de se réformer pour répondre aux enjeux actuels et futurs. Nous aurons par exemple besoin de davantage de personnes ayant une formation généraliste et une vision plus holistique plutôt que de spécialistes. Nous aurons besoin de plus d’artisans, de maraîchers, de travailleurs de la construction… car moins d’énergie signifie moins de transport et de mécanisation et donc plus de travail pratique, manuel. Nous aurons également besoin de personnes qui feront preuve de sens de l’initiative, d’autonomie et d’une créativité plus développée, de personnes capables de travailler avec d’autres, de s’entraider et de donner du support moral, de partager leur savoir et de gérer des projets tout comme des situations de crise. Il faudra plus d’esprit d’entreprendre, mais ceci dans le respect des limites des ressources naturelles et avec l’objectif de participer au bien-être réel de la collectivité locale. Enfin nous aurons besoin de mettre en place des modes de gouvernance locale participative et adaptative pour accompagner cette Transition.

Pourquoi le niveau citoyen est indispensable ? Pourquoi est-il plus porteur quand il est associé à d’autres ?

On sait aujourd’hui que nos modèles économiques basés sur la croissance économique ne répondent plus aux besoins des populations. Le changement de modèle est urgent et doit doit concerner le système dans son ensemble parce que nous avons déjà atteint des limites critiques. Au vu de l’ampleur et du caractère systémique de ce changement, l’ensemble des acteurs (producteurs, chercheurs, consommateurs, décideurs,…) a un rôle majeur à jouer.

C’est sans doute le niveau citoyen qui a le plus de latitude d’actions. Il subit moins de pressions du milieu (politique, économique…) et bénéficie d’un réel potentiel à travers l’action collective. C’est également le niveau qui est le plus à même de modifier radicalement son propre récit et sa vision du futur. Les mouvements citoyens comme la Transition ont donc un rôle fondamental à jouer car il nous faut maintenant écrire une nouvelle histoire de ce que demain pourra être dans un monde plus en équilibre avec les limites de notre planète et où chacun pourra trouver sa place et se sentir bien.

En s’associant avec d’autres acteurs lucides et bienveillants (sociaux, politiques, économiques, …), ils peuvent ensemble décupler leur impact et contribuer au changement dont nous avons besoin.
Ce cheminement est passionnant et donne beaucoup de sens à la vie. C’est une aventure réelle que nous avons la chance de pouvoir vivre au jour le jour, c’est un changement majeur auquel nous avons le pouvoir de contribuer. Peut-être vous sentez-vous l’âme d’un pionnier, prêt à créer un nouveau projet qui transformera votre quartier ou votre région ? Peut-être y a-t-il près de chez vous des initiatives citoyennes auxquelles vous pourriez vous associer ou que vous pourriez rejoindre ? Quel sera votre prochain petit pas ?
[1] L’agroécologie est une approche globale de l’agriculture qui comprend une reconnaissance des savoirs et savoir-faire paysans, tout en utilisant de façon respectueuse les ressources de la nature, notamment via le Biomimétisme. La démarche vise à associer le développement agricole à la protection de l’environnement, voire à sa restauration le cas échéant. Il s’agit aussi de faire évoluer une agriculture à orientation quantitative vers une agriculture plus qualitative, ce qui implique un changement de buts et de moyens (inspiré de Wikipédia).
[2] Les « incroyables comestibles » sont des groupes de citoyens qui décident de passer à l’action en cultivant des légumes et en les mettant à disposition gratuite des passants sous le principe de la nourriture à partager. Cette action de partage a pour but de participer à la relocalisation de la production de nourriture et de changer notre vision de l’alimentation.
[3] Mentionnons, à cet égard, une initiative inspirante en provenant d’outre-Manche : à Brixton, des citoyens ont créé la coopérative « Brixton Energy » et récolté de l’argent auprès des habitants afin de financer l’installation de panneaux photovoltaïques sur les toits d’immeubles de cette partie de Londres.